Je suis là

Dans mon article « Je te vois » , je constatais que nous ne savons plus nous regarder les uns les autres alors que le regard est un dialogue en silence qui permet le lien à l’autre. Alors que je regarde cette vidéo,

Je me demande :

Qu’en est-il du toucher ?

Savons-nous encore utiliser ce sens si précieux ?

Nous nous en rendons compte dès que nous sommes privés de la vue, ne serait-ce que quelques instants, nous tendons les bras et tentons de deviner devant soi. Nous touchons. Cela devient difficile lorsque, pour prolonger l’expérience, nous tentons de décrypter un visage, une émotion peut-être du bout des doigts...

Il est le premier système sensitif à se développer dans toutes les espèces et on l’appelle même le père de tous les sens. Il est absolument primordial pour notre autonomie, nos relations sociales, intimes . Pourtant il est d’après les recherches celui pour lequel nous avons perdu le plus en finesse et celui qui génère le plus d’évitement et de tabous.

Saviez-vous que même dans le ventre de sa mère, le bébé crée des mouvements pour se masser dans un premier dialogue avec la mère (j’ai découvert cela sur les jumeaux pendant ma grossesse : ils dansent ensemble dans un mouvement très élaboré pour se masser et se rassurer!). Dès la naissance, le toucher est le premier langage entre un enfant et son parent et l’on sait que la façon dont l’enfant sera porté, soutenu et cajolé accompagnera le support psychique et l’affection et sera primordial dans son développement tant physique que psychique. Le “peau à peau” que l’on propose aux parents d’enfants prématurés participe à la création du lien avec le bébé mais renforce aussi son système immunitaire!

Toucher est le premier langage que nous parlons...

Alors s’il est vital, pourquoi ce sens se perd-il?

Plus que de se perdre, je pense que le toucher ne se développe plus, chez les tout-petits.

J’ai été petite confrontée à l’absence de la vue après de nombreuses interventions chirurgicales. Le toucher devenait dès lors primordial ... et il ne serait aucunement venu à l’esprit de mes parents de me dire «ne touches pas! », au contraire, il fallait que je touche : pour m’orienter, me guider, me rassurer, me connecter avec la vie en face de moi.

Pourtant lorsque j’écoute certains parents (j’en ai fait partie parfois ) répéter à leurs enfants très tôt « ne touches pas à cela », je frémis. Par le “ ne touches pas” , on n’évite pas seulement les blessures éventuelles.

On empêche les enfants d’explorer avec leurs mains, d’apprendre le monde en ressentant.

On décrit des enfants pour qui le toucher devient insupportable voire douloureux, d’autres pour qui le toucher est si insignifiant qu’ils ont besoin de ressentir le contact plus fort, quitte à se cogner, entrer en contact brutalement pour « ressentir et sentir l’autre »… On parle de trouble de régulation sensorielle, trouble en augmentation dramatique partout. Comment en est-on arrivé là? La genèse de ces « troubles » n’est pas si claire et beaucoup de professionnels se questionnent :

Perdons- nous petit à petit ce formidable médiateur qui informe notre corps sur ce qui nous entoure? Pourquoi?

Prenons quelques exemples du quotidien :

On a remplacé le livre, lourd, aux pages rugueuses, vieillies, au toucher numérique d’une tablette où l’on tourne une page virtuelle du bout de l’index ...double fonction que cet objet informatique que de jouer le rôle de nounou numérique de l’enfant, tout en ne lui faisant courir aucun risque… Merveille du progrès.

Les jouets de bois (rendus obsolètes et estampillés non conformes en sécurité par la société aseptisée) sont remplacés par des jouets lisses en plastique ... voire là encore une tablette qui ne s’utilise qu’avec la pulpe d’un doigt.

Une maman qui laisse marcher son petit pieds-nus dans un parc et ce sont des regards réprobateurs sur le pauvre petit qui pourrait « attraper ou marcher sur quelque chose ».

Regardons-nous nous frôler dans une rue bondée, ou nous bousculer pendant l’heure de pointe du métro…

« Le sens du toucher nous manque tant, qu’on se rentre dedans pour sentir quelque chose »

Au-delà de ne plus savoir ressentir avec le toucher, on ne supporte plus d’être touché ou de toucher. Un genou qui frôle l’autre dans une salle d’attente et l’on retire la jambe, dans un sentiment d’intrusion...

Alors que je regarde encore cette vidéo, me frappe tout à coup l’évidence :

Toucher un être, en respectant sa bulle et son intimité, sa pudeur, poser la main sur l’autre avec respect et bienveillance, avec son accord, c’est le reconnaître, le faire exister. Une des définitions du dictionnaire pour toucher n’est elle pas “ moyen de connaitre ou découvrir quelqu'un ou un objet”?

C’est aussi (comme dans cette vidéo) , indiquer à l’autre « Tu peux te poser, te déposer, te reposer, sur moi, avec moi, contre moi », « Je suis là ».

Je te sens et tu me sens. Nous nous sentons.

Alors comment redécouvrir le toucher, et permettre à nos enfants de ne pas perdre cette formidable faculté qui participe tout entière à leur développement, leur exploration du monde et à la genèse de tant d’émotions?

Je vous propose une petite expérience : (lisez le texte ci-dessous complètement avant de commencer l’exercice)

“Installez-vous confortablement, dans un endroit calme, où vous pourrez pendant quelques minutes être tranquilles.

Vous êtes un extraterrestre qui vient de débarquer sur Terre et bien sûr, vous ne connaissez absolument rien de ces objets mystérieux crées par les humains. Sur votre planète, le sens du toucher est ultra développé et les autres sens très limités. Vous ne pouvez-vous fier qu’à vos sensations tactiles.

Prenez le premier objet qui se situe devant vous (n’Importe lequel) Et fermez les yeux.

Prenez trois grandes respirations et portez votre attention sur cet objet entre vos doigts.

Explorez-le, les yeux fermés, avec juste votre sens du toucher… Faites le passer d’une main à l’autre, utilisez vos doigts, leurs pulpes, la paume de la main; faites-le rouler sur le dos d’une main, l’autre…

Quelle est sa forme, sa consistance, existe-t-il des aspérités, des bosses, des creux…. Est-ce doux, rugueux…

Peut-être aurez-vous des pensées qui viennent pendant cet exercice, ramenez votre attention sur cet objet...

Déployez toute votre imagination pour décrire au mieux cet objet, comme si, une fois rentré sur votre planète vous deviez le décrire à vos amis extraterrestres.

Prenez quelques instants puis ouvrez les yeux.”

Pas si facile n’est-ce pas?

Cet exercice a un double objectif : D’abord il permet de redécouvrir le toucher mais aussi… il permet de méditer!

Et oui!

En focalisant son attention sur cette tâche, à l’aide d’un des sens, il permet de diminuer l’envahissement des pensées!

Ramener son attention dans l’instant, c’est tout simplement cela le principe de la méditation! C’est par cet exercice que j’introduis la méditation avec mes jeunes patients plutôt que de prononcer le mot qui souvent est associé par eux à : tapis de yoga, encens, long et ennuyeux, « chu pas capable ». Les jeunes adorent! Ils peuvent donc à tout moment ,en quelques minutes reprendre contact avec l’instant, en s’emparant d’un objet qui traîne devant eux!

Essayez, vous verrez!

Mais revenons à nos moutons.

Et vous:

Quand avez-vous marché pieds nus dans la rosée du matin pour la dernière fois ? Ressenti l’herbe chatouiller vos mollets?

Quand avez-vous fermé vos yeux pour redécouvrir un objet, uniquement par le toucher, comme si vous n’aviez jamais « senti » cet objet de toute votre vie?

PS: Après la mise en ligne de l’article, j’ai reçu un message de FB m’indiquant qu’Il venait d’être supprimé car le sujet était jugé indésirable...

À bientôt.


Copyright © 2018 Céline Lamy. Tous droits réservés.


4 thoughts on “Je suis là

  1. Merci pour ce bel article
    J’attends avec impatience de vous lire chaque semaine.
    Celui-ci me replonge quelques années en arrière. Je me souviens regarder ma femme prendre contre sa peau mon enfant. Instant magique que ce simple contact peau à peau, si apaisant pour cet ange.
    Merci Céline

  2. Chacun de vos articles me laisse sans voix.
    L’émotion me transporte à chacune des phrases que je lis.
    Merci de cette authenticité et de nous amener à pousser la réflexion au plus profond de notre être.
    Vous avez une plume pour faire évoluer la société

  3. Merci à vous Eugène pour ce bel encouragement de début ! J’essaie effectivement d’écrire avec mon coeur, et mon authenticité… Écrire pour les autres mais écrire pour moi aussi, c’est très thérapeutique! À bientôt

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