Traité de paix avec soi-même

Notre ami Tenzin, d’un âge inconnu mais d’une sagesse infinie, ayant traversé de nombreux pays pour fuir le Tibet, nous racontait que, depuis son exil, il marchait tous les jours, chaque matin, quelle que soit la météo avec son meilleur ami. Je trouvais formidable qu’il ait pu venir avec un ami… Regard mystérieux et sourire. « Non, me répondit-il, je suis venu ici tout seul »

 

Je comprenais… Il était son meilleur ami. Il était « ami avec lui-même »

 

À l’époque, cela me paraissait inconcevable.

J’étais en guerre contre moi. Je ne pouvais pas m’imaginer être ma propre amie.

Aurais-je osé infliger tous ces jugements et toutes ces critiques à une amie? Aurais-je osé la dévaloriser autant, lui dire qu’elle n’était pas à la hauteur, la comparer en permanence aux autres, la dénigrer, me moquer?

Jamais je n’aurais pu infliger cela à un ami. Pas même, disons-le, à quelqu’un d’autre en général.

J’étais en guerre contre moi-même depuis l’adolescence, en lutte permanente et sourde, si silencieuse que personne ne pouvait s’en douter.

 

Et puis je suis tombée, à notre arrivée au Québec sur le livre d’Ani Lodro Palmo, devenue nonne bouddhiste, « L’arme de la bienveillance » : elle y écrivait que la méditation était pour elle une marche amicale avec elle-même.

Là encore le même propos… être ami avec soi-même…

Cette fois, cela m’a percuté.

 

J’étais mère, épouse, amie, médecin : comment pouvais-je continuer à être bienveillante, empathique, authentique avec les autres tout en étant dans une guerre permanente avec moi-même?

 

Je réalisais que j’étais, je serai toujours en cohabitation avec moi-même, jusqu’au bout. Et que dans les beaux comme les pires moments de ma vie, je partageais tout cela avec moi. Inéluctablement.

 

Alors j’ai pris la décision de signer un traité de paix. Avec moi-même. Littéralement.

 

J’ai pris une feuille et un crayon, et j’ai établi un plan d’action :

 

Avoir de la compassion, oui, mais envers moi.

Arrêter de m’étourdir, de m’agiter en permanence et enfin me poser et me regarder. Vraiment. Sans jugement non, juste me regarder.

Me regarder sans me comparer.

Accueillir la souffrance et la douleur. Et plutôt que de vouloir les cacher ou les réprimer, les accepter telles qu’elles étaient. Des messages et témoignages de blessures et de cicatrices. Des témoins d’une histoire.

Continuer à observer et accueillir mes limites, mes imperfections, mes insuffisances parfois. Les embrasser et leur sourire. Comme faisant partie d’un tout : beau et imparfait. Pas beau non, magnifique en fait.

Apprendre à diminuer le bruit mental (vous savez ce saboteur qui nous parle en permanence et commente, rarement positivement, ce que l’on dit ou ce que l’on fait).

Me détacher du regard d’autrui.

Redéfinir mes valeurs, ce qui comptait réellement pour moi. Et dans « ce » qui comptait il y avait aussi, repréciser « ceux » qui comptaient vraiment pour moi (quitte à quitter, m’éloigner).

Réfléchir à ma mission et cesser de me sentir imposteur.

Converser chaque matin avec ma nouvelle meilleure amie, et la remercier chaque soir avec toute ma gratitude pour cette journée supplémentaire passée en sa compagnie et lui rappeler qu’elle fait au mieux et que je suis pas mal fière d’elle.

 

Lorsque j’ai fini le plan d’action, je l’ai signé. C’était un traité accepté de façon consensuelle, par tous les partis (toutes les parties de moi!) et non négociable.

Et je me suis mise à l’œuvre.

Devenir son meilleur ami, c’est le travail d’une vie me disent certains…

Je ne crois pas.

Et je pense qu’il est important de transmettre cela à nos enfants très jeunes.

Quand ma petite Adèle, parfois se regarde dans le miroir et me dit : J’aimerai tant être comme… je frémis… et puis quand le lendemain, elle se regarde pétillante et me dit : je me trouve jolie, mon cœur bondit…

Aujourd’hui à la fin de ma conférence, j’ai été frappée par cette détestation de soi que chacun me partageait. Et cela m’a rappelé ma mission : au-delà de mon métier, celui d’accompagner l’autre dans l’acceptation de sa vulnérabilité, de son imperfection.

Alors oui, essayons de devenir notre ami, à défaut du meilleur ami, un bon copain, ou bien juste, hébergeons-nous comme un coloc sympathique, c’est déjà cela…

Signons des traités de paix avec vous-même, quand bien même parfois, vous ne respectez pas tout à fait toujours les termes du contrat.

Essayez, recommencez, persistez.

 

Comme disait Simone de Beauvoir :

J’accepte la grande aventure d’être moi.

 

Et vous :

Signerez-vous votre traité de paix demain?

Êtes- vous déjà parvenu, à être votre meilleur ami?

 

 

 

 

 

 

 

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